Mes lectures 2010.
Par SCRIB le vendredi 19 février 2010, 14:52 - Manifestations passées - Lien permanent
Quelques lignes sur trois livres que nous avons particulièrement appréciés en ce début d'année, des textes courts et incisifs, dont les mots nous ont plongés avec bonheur dans l'univers de leur auteur.
"La Centrale" d'Elizabeth Filhol (P.O.L): voir la littérature s'approcher d'aussi près de l'atome est chose à priori insolite ... l'expérience est concluante pour qui le supporte, nous menant jusqu'à la perception d'une redoutable fragilité de cette industrie qui a besoin de tant de corps d'homme(s) pour y fragmenter ses neutrons! Comme il ne s'agit nullement d'un ouvrage militant, mais d'un roman, écrit par une femme, son impression est peut être encore plus marquante sur le lecteur qui saura se laisser guider dans cette visite un peu étrange. Critique: La_Centrale_-_livre_de_Elisabeth_Filhol._-_Critique_-_Telerama.fr.pdf
"Ru" de Kim Thuy (Liana Levi): une oeuvre délicate sur un pays, sur la petite et la grande histoire, mais aussi sur le langage lui-même.Voir ce passage magistral sur l'amour: "... peut être que le geste d'aimer n'est pas universel: il doit aussi être traduit d'une langue à l'autre, il doit être appris." Signalons aussi le remarquable travail de ces éditions, qui ont déjà su, récemment, nous faire apprécier Milena Agus. Présentation: Kim_Thuy__Ru.pdf
Et puis, évidemment: "Lily et Braine" de Christian Gailly (Minuit): le lecteur inconditionnel de cet habitué de la librairie Géronimo y reconnaîtra vite l'un de ses traits identificatoires, le retour, ou la présence, du jazz dans la vie d'un homme. Mais ici, au-dessus de l'armoire, le bugle remisé au profit de la paix familiale cotoie une arme encore plus dangeureuse... Voir: _Lily_et_Braine_chez_Minuit.pdf
Par ailleurs, JFT nous envoie ces deux liens:
Commentaires
« Paris dans le noir. Ego scriptor. Qu’est-ce que je fais là ?
Quand la nuit cesse d’être romantique, quand rêver fatigue,
Les yeux clos, voix qui résonnent : elles ont vieilli.
Sartre face à Descartes, Alice et Norbert, la vieille dame et son enfant,
La voisine du TGV, à quoi pouvaient-ils rêver ?
Voir en peinture la source souterraine, la mousse caresse. Palper le goût du néant,
L’épaisseur du temps, la lumière de la nuit, le tourment des mots, le haut et le bas.
Ce je ne sais quoi, proche et lointain. Un lieu où je ne sois pas.
Beauté sidérante d’un songe. Lents progrès vers l’effacement.
Se séparer de soi-même. Objets perdus. Dispersion. La fin des fins.
Déception, trahison. Cauchemar diurne. Baptêmes. Aller simple.
Comptabilité funèbre, désaccord avec Epicure. Mauvaise pensée :
Un mauvais jour réparer la machine, la fabrique. Revenir sur les pas de qui ?
La réponse est non. Désordre à son comble. Adieu au discours. »
En vrac voici les quarante neufs titres de chapitres qui ponctuent les jours et les nuits d’un livre dédié à une enfant : Alice.
J.-B. Pontalis : « En marge des nuits », Gallimard 2010
Je t’aime prend du temps. Apprenez à patienter.
Adonnez-vous à « Elles », de l’une à l’autre, toujours autre.
Embrassez-les, aimez-les, fuyez-les, pleurez-les, réjouissez-les,
Honorez-les, manquez-les, oubliez-les, écrivez-les, rêver-les !
Des amours de maternelle aux passions dévorantes,
Amours impossibles et éternels retours,
Amours de cinéma et de littérature,
Amour d’un nom ou d’une chevelure,
Amour qui s’écrit et s’écrie encore et encore,
De la douleur accueillie sur le divan à la douceur
Des transports en commun, de la déchirure à la coupure.
Comme l’amour, comme la mort, les mots vous trouvent
Se moquent de vous, vous troublent, et vous trouent.
Entre souffrance et réjouissance, ce livre vous ouvre les bras :
Embrassez le monde avec « Elles » !
J.-B. Pontalis : « Elles », Gallimard 2007
Commençons la dégustation :
L’étiquette est haute en couleur, évoquant le profane et le sacré, l’ombre et la lumière, la jeunesse et la nostalgie, le classique et le moderne.
Le titre s’inscrit en lettres de sang, le millésime souligné par une vignette dorée.
Le breuvage est un peu épais, tonique et bien charpenté. Son arôme allie le parfum des fruits rouges mûris au soleil que l’on croit croquer dès la première gorgée, et la fragrance d’un champ roses du sud de la France, bien qu’il soit produit au Japon.
Au fil de la dégustation son goût se corse, se complexifie. Il apparaît tour à tour frais, acidulé, légèrement acide, se révélant soudain joueur, romantique, avec un soupçon d’érotisme. Il laisse pour finir une longue et belle note poétique ainsi qu’une impression de riches nuances contrastées.
Ce grand cru est un manga sur le vin, qui vous fera voyager du Japon à l’Italie, du Bordelais à la Napa Valley, à la découverte de vignerons et de toiles de maîtres, de visions enchanteresses, de sensations richement représentées doublées de commentaires avisés.
A lire de la main gauche un verre de Saint-estèphe dans l’autre.
Tadashi Agi & Shu Okimoto : « Les Gouttes de Dieu », Glénat 2008, douzième tome à paraître.
D’une rencontre entre un peintre pyromane qu’on dit « fou » et une femme qu’on dit « condamnée », jusqu’à la signature d’une œuvre mythique réalisée par des Argonautes d’infortune armateurs d’art, voici la patiente construction d’une part d’humanité à travers la parole, l’amour et le travail corps et âmes. Un récit qui porte en filigrane celui d’une analyse au long cours.
Ou comment la rencontre du féminin, par delà l’angoisse, mêlant eau et feu, ouvre à la création : de flamme en femme…
Henry Bauchau : « Déluge », Actes Sud 2009
Attention : Seine de crimes !
Une barque silencieuse est retrouvée sur l’onde, point de butée : le 36, Quai de Orfèvres.
A l’intérieur de l’embarcation, un cadavre de femme, mannequin en vogue pour une grande marque de parfum. A l’intérieur du cadavre, des résidus végétaux.
Un tueur en série esthète nécrophile, envoie des roses mutilées à ses victimes puis les dépèce et les dépose au fil de l’eau, tenant la police et les journaux en haleine. La morte-saison verra-t-elle les dérives funestes pourrir les bords de Seine et chasser les bateaux-mouches ?
Plongez avec la brigade fluviale de Paris en eaux noires et profondes…
Ingrid Astier : «Quai des Enfers », Série Noire Gallimard 2010